Vers une mise en scène du regard
Par Carole Bodin
(publié dans MOUVEMENT.2001)

Mettre en scène le regard, telle est la définition que Nadia Lauro donne de son travail de scénographe. Une définition liée à l’histoire des jardins où élaborer un jardin consistait à mettre en scène et le regard du promeneur et le promeneur lui-même. Une définition suffisamment ouverte pour embrasser un champs d’intervention non limité, non cantonné à une discipline artistique, à un contexte d’inscription des projets, à un support de réponse visuelle ou à un rôle et à une fonction prédéterminés. Nadia Lauro investit autant des théâtres que des espaces publics, des galeries d’art ou des musées d’art contemporain. Elle imagine et réalise aussi bien des dispositifs scénographiques, des installations visuelles ou des costumes pour des projets chorégraphiques que des aménagements paysagers, du mobilier urbain, de la muséographie d’exposition ou une scénographie pour un défilé de haute-couture. Une posture et une pratique artistiques qui déterminent, particulièrement sur les projets chorégraphiques, une certaine idée de sa collaboration avec les autres protagonistes et de son positionnement propre. Ce choix, qui relève d’une double dimension, autonomie de la démarche et esprit de collectif, interroge le statut de l’auteur jusqu’à la co-signature de certains projets et va à l’encontre de l’habituelle médiatisation exclusive du nom du chorégraphe. Pas d’assujettissement du discours scénographique au discours du corps. Plutôt une autonomie de la réponse visuelle à un sujet de recherche commun. Un dialogue où le scénographe au même titre que les autres artistes, fait intervenir d’autres niveaux de lecture à travers la manipulation et la combinaison de différents registres, que la réponse visuelle soit en rupture, en contradiction ou en correspondance avec le traitement du corps. Au mot scénographie, Nadia Lauro préfère le terme de conception visuelle et au mot décor -notion encore largement usitée pour désigner l’espace où se déroule une action sur une scène- elle substitue celui d’environnement. Alors qu’un décor illustre, cherche à reproduire et à entretenir un rapport direct, même détourné par des moyens plastiques, à une réalité d’espace déjà existante, un environnement est pour Nadia Lauro un espace global à plusieurs dimensions où toutes les échelles sont traitées, où sont multipliés les niveaux de lecture possibles. Un espace qui ne renvoie pas forcément à une réalité d’emblée identifiable. Un espace à vivre. Un espace destiné à l’action où les corps n’évoluent pas dans des images -comme c’est le cas dans le cadre de vision imposé par la boite noire théâtrale et l’espace codé et intériorisé de la représentation- et où ils n’existent pas uniquement à travers des objets mais des matériaux.

$ Shot, un projet cosigné avec Jennifer Lacey pour la chorégraphie, Zeena Parkins pour la musique et Erin Cornell pour l’interprétation, s’inspire de la pornographie et de son traitement particulier dans les vidéos gay. Mise en présence et en tension de deux corps sexualisés et d’un environnement qui juxtapose des éléments cliniques et artificiels à des éléments tactiles et organiques. Pas de hiérarchisation de l’espace. Pas de projection d’un centre ou d’une périphérie. Mais un ensemble qui, au delà des trois dimensions de largeur, de longueur et de profondeur, s’attache à matérialiser un sol réceptif et agissant. Des poches de plastiques transparentes remplies d’un liquide blanc dessinent un périmètre et une surface réduite. Outre ses dimensions visuelles et immédiatement référentielles -un matelas, un lit, des fluides qui renvoient aussi bien à l’eau comme élément de la féminité, qu’au liquide séminal en rapport direct avec la sexualité-, les corps de $ Shot développent avec ce matériau sol une relation sensorielle, tactile et dynamique. Tous les mouvements, du plus ténu au plus vaste, s’impriment et se répercutent sur ce sol comme une trace ou un sillage ondulatoire. Une matière sensible où s’inscrit, dans un temps à la fois réel et différé, le déroulement de l’action des corps. Dans la même idée, des coussins, à l’origine des appuis têtes de voyage, déclinés ici en différentes formes et échelles, entre accessoires du confort intérieur et objets érotisés, sont soumis à la manipulation. Seul élément qui joue délibérément sur un registre décoratif, l’image d’un mur, mais qui n’enserre qu’une partie de l’espace, est reconstituée par une série de photocopies de planches de bois. Cet environnement qui pourrait autant s’apparenter à celui d’une publicité pour cosmétiques, à celui d’un film X ou d’un sauna, esquisse la définition d’un lieu, suggère une chambre, sans s’identifier à leur équivalent dans la réalité. D’une blancheur extrême, volontairement éclairé par une lumière crue mais douce, sans dramaturgie, sans évolution qui marquerait un début ou une fin, il surexpose encore davantage - dans le sens où l’emploie la photographie -, ces corps - images ou ces images - corps.

Comme une extension à ce projet, Jennifer Lacey et Nadia Lauro initient aujourd’hui une série de performances / vidéos Châteaux of France où les corps de $ Shot, hors de la scénographie initiale, sont confrontés à différents lieux à caractère architectural ou paysager, châteaux, parcs, aéroports, terrains de sport ou encore ce que Nadia Lauro nomme des espaces résiduels tel le terre-plein d’un rond-point citadin. Autre voie d’expérimentation visuelle. Il s’agit moins d’imaginer un environnement et une mise en situation que d’opérer un travail de regard, de repérage et d’analyse à partir d’un lieu imposé, de tester et d’éprouver son potentiel et ses contraintes topologiques. De mettre en scène la présence improbable et même iconoclaste de ces corps dans des espaces très connotés, de jouer des codes et des décalages, du brouillage des repères et des horizons d’attente qui leur sont associés. Cadrer, filmer, monter, retoucher l’image. L’étape suivante sera de proposer à partir de ces vidéos, de cette série de variations façon roman photo autour de la présence récurrente des corps de $ Shot dans ces différents lieux, une installation visuelle qui fera écho en simultané avec la performance live.

Nouveau champ exploré par Nadia Lauro. Elle crée en 1998 avec Laurence Crémel, architecte paysagiste, l’association Squash Cake Bureau destinée à la réalisation d’aménagements paysagers. Premier projet commun, La Coureuse, une installation paysagère, véritable course de légumes conçue sur le modèle de l’événement sportif. Sur toute la longueur d’une parcelle de terrain, dix fils tendus tels dix lignes d’eau d’une piscine olympique. Les concurrents, des plants de haricots d’Espagne, plantés dans dix bacs -soit dix plots de démarrage blancs et numérotés- mais dopés au départ d’un substrat nutritif différent pour chacun des bacs, s’affrontent dans une compétition végétale. Autour de la parcelle sont disposées deux chaises d’arbitre et des sièges où prennent place les visiteurs spectateurs. En l’espace de six mois, les légumes vont se développer jusqu’à former un tapis vert. La Coureuse met en relation et en décalage deux temps distincts : la mise en scène déroutante du temps sportif chronométré appliqué à des légumes (où il n’y a rien à voir) et le temps naturel de croissance de la plante. Autre forme d’intervention dans le paysage, La rivière aux cinq diamants, un projet développé cette année dans le cadre de la manifestation Jardins à suivre… Le long d’un chemin de promenade en bordure de rivière emprunté depuis toujours par les habitants d’un village isolé de Lorraine, cinq pastilles bleues remplies d’eau sont incrustées dans la terre et disposées en quinconce. Une poignée de mini piscines qui s’apparente, selon Nadia Lauro, à une ironie touristique, en référence aux infrastructures type Club Méditerranée qui s’avéreraient bien improbables dans un endroit de France aussi reculé. Mais surtout une installation plastique et visuelle comme une invitation à la rêverie où l’eau devient miroir du paysage, comme un appel à la relaxation ou même au bain et dont la fragilité de l’agencement et la mystérieuse poésie suggérée par le titre fait songer aux jardins japonais.

Enfin, dans un esprit de dispositif plus que d’installation paysagère et en association cette fois avec l’artiste Claire Dehove, Nadia Lauro crée récemment deux lignes de mobilier urbain : Même heure, même endroit et A toi de jouer. Un mobilier urbain qui là encore se joue des horizons d’attente puisque son design se rattache à du mobilier d’intérieur. Décliné en canapés, fauteuils et tables basses moulés dans du béton, ce mobilier urbain, dans toutes ses dimensions fonctionnelles et fictionnelles, systématiquement mis en scène et réagencé selon les sites (des parcs pour la plupart) qu’il est destiné à occuper, compose alors autant de salons incitant à la rencontre. Dernière facette de son travail, quand Nadia Lauro répond à la commande que lui a passé John Galliano, avec William Picot et Jean Baptiste Verguin, pour concevoir la scénographie du défilé haute-couture Christian Dior, automne-hiver 2000 à l’Orangerie de Versailles, elle pousse une nouvelle fois à l’extrême les conventions et les figures imposées. Elle imagine, en rapport avec l’architecture imposante de l’Orangerie de Versailles, un podium ondulé de 150 mètres de long recouvert de tapis d’eau où les modèles défileront. Un podium qui, au delà de sa démesure, aura une incidence sur les corps et surtout sur la démarche si caractéristique des modèles. Et c’est là, grâce à des moyens financiers et techniques, qu’elle expérimente, mais sous une forme esthétique et spectaculaire, les poches d’eau qu’elle réintroduira dans $ Shot en leur insufflant un sens et un propos d’une toute autre nature.

Au fil des projets, Nadia Lauro perturbe et déjoue les attentes, déplace des habitudes, interroge les distances et travaille les différents niveaux de réception pour nous amener à un état de conscience où c’est de la mise en scène des lieux, des espaces et des corps comme du détournement des thèmes et des figures imposés qu’émerge un sens insoupçonné dans le regard de l’autre.